Le Paradigme Schiff : quand l'homme le plus détesté de la crypto a (peut-être) raison
Peter Schiff prédit l'effondrement du dollar depuis 20 ans. L'or vient de battre tous ses records. Faut-il enfin l'écouter sur les métaux précieux ?

L'or vient de franchir les 4 400 dollars l'once. L'argent explose à 75 dollars. Et quelque part, Peter Schiff savoure sa revanche — même si personne dans la communauté crypto ne veut l'admettre.
Il y a des personnages dans le monde de la finance qu'on adore détester. Peter Schiff en est l'archétype. Avec sa mâchoire carrée, son regard de bouledogue et ses tweets incendiaires, il incarne tout ce que les Bitcoiners méprisent : le "boomer" accroché à ses lingots, incapable de comprendre la révolution numérique en cours.
Et pourtant.
Pourtant, quand on regarde le cours de l'or aujourd'hui, quand on voit les banques centrales accumuler du métal jaune comme jamais depuis 30 ans, quand on constate que la dette américaine explose d'un trillion de dollars tous les 100 jours... on se dit que le vieux Schiff mérite qu'on l'écoute. Pas sur tout. Mais sur l'essentiel.
L'homme qui avait vu 2008 arriver
Avant de devenir le punching-ball préféré de Crypto Twitter, Peter Schiff était "Dr. Doom" — et ce surnom, il l'avait mérité.
Nous sommes en 2006. Sur les plateaux de CNBC, un économiste au costume impeccable annonce calmement que le marché immobilier américain va s'effondrer, que les subprimes sont une bombe à retardement, et que l'Amérique fonce droit dans le mur. Autour de lui, les autres analystes ricanent. Ben Stein — oui, le type de Ferris Bueller — le regarde comme s'il avait perdu la raison.
Deux ans plus tard, Lehman Brothers fait faillite. Le monde financier s'effondre. Et une vidéo YouTube intitulée "Peter Schiff Was Right" devient virale. On y voit, montage cruel, tous ces experts qui se moquaient de lui en 2006... suivis des images de la catastrophe qu'ils n'avaient pas vue venir.
Ce moment a forgé la légende Schiff. Et aussi sa malédiction : depuis, il prédit l'apocalypse tous les matins au petit-déjeuner. Parfois il a raison. Souvent il a tort sur le timing. Toujours il reste inflexible.
La thèse Schiff en trois actes
Comprendre Peter Schiff, c'est comprendre qu'il ne parle pas vraiment d'or ou de Bitcoin. Il parle du dollar. Et pour lui, le dollar est condamné.
Acte I : Le péché originel de 1971
Le 15 août 1971, Richard Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or. Pour Schiff, c'est le moment où l'Amérique a vendu son âme. Avant cette date, un dollar représentait quelque chose de tangible — une fraction d'once d'or stockée à Fort Knox. Après, ce n'est plus qu'une promesse... et les promesses des gouvernements, on sait ce qu'elles valent.
Depuis 1971, le dollar a perdu plus de 98% de son pouvoir d'achat. L'or, lui, est passé de 35 dollars à plus de 4 400 dollars l'once. Pour Schiff, ce n'est pas l'or qui monte — c'est le dollar qui s'effondre au ralenti.
Acte II : La spirale de la dette
Les chiffres donnent le vertige. La dette nationale américaine dépasse 38 500 milliards de dollars. Les intérêts annuels approchent les 1 000 milliards — soit 40% des recettes fiscales fédérales qui partent juste pour payer les intérêts. Pas rembourser la dette, attention. Juste payer les intérêts.
Schiff voit là une "spirale mortelle" : pour payer les intérêts, le gouvernement doit emprunter davantage. Pour éviter que les taux n'explosent, la Fed doit imprimer de l'argent. Et chaque dollar imprimé dilue la valeur de tous les autres.
Acte III : Le retour du roi
Sa conclusion est limpide : l'or reprendra sa place de monnaie ultime. Pas parce que c'est une relique barbare du passé, mais parce que c'est le seul actif qui ne peut pas être imprimé, dilué ou confisqué par décret. Les banques centrales l'ont compris — elles accumulent de l'or à un rythme record depuis trois ans. En 2025, pour la première fois en 30 ans, elles détiennent plus d'or que de bons du Trésor américain.
L'ennemi public n°1 de la crypto-sphère
Quand Donald Trump vous traite de "loser" et de "jerk" sur Truth Social, c'est que vous avez réussi à énerver du monde.
En décembre 2025, après un passage de Schiff sur Fox & Friends où il critiquait les politiques économiques de Trump, le président a explosé : "Pourquoi Fox donnerait-il une tribune à Peter Schiff, un loser qui déteste Trump et qui a déjà prouvé qu'il avait tort ?" La réponse de Schiff ? Un défi en débat public et une suggestion de renommer Truth Social en "Lie Social". L'homme n'a pas froid aux yeux.
Mais Trump n'est pas sa seule cible. Michael Saylor, le PDG de MicroStrategy devenu évangéliste Bitcoin, subit les attaques répétées de Schiff depuis des années. Et là, force est de reconnaître que certains arguments de Schiff font mouche.
Quand Saylor déclare à la conférence Bitcoin MENA 2025 que Strategy va "acheter tout le Bitcoin disponible", Schiff ricane : "La stratégie de Saylor n'a généré qu'un rendement annuel de 3% sur cinq ans. MicroStrategy aurait mieux performé en achetant n'importe quel autre actif." Il qualifie le modèle de "fraud" et de "Ponzi scheme", pointant du doigt la chute de 47,5% de l'action MSTR en 2025 — ce qui en ferait la 6ème pire performance du S&P 500 si l'entreprise y était incluse.
Sur le concept de "banque Bitcoin à 8% de rendement" vanté par Saylor, Schiff est cinglant : "Ce rendement ne fonctionne que dans la tête de Saylor. Il repose sur l'hypothèse que Bitcoin monte éternellement. Si Bitcoin arrête de s'apprécier, toute la stratégie s'effondre."
Un "gold bug" ouvert au débat
Ce qui rend Schiff intéressant — au-delà de ses provocations Twitter — c'est qu'il accepte de défendre ses positions face à ses adversaires les plus redoutables.
En décembre 2025, au Binance Blockchain Week de Dubaï, il a affronté Changpeng Zhao (CZ), le fondateur de Binance, dans un débat sur Bitcoin versus or tokenisé. L'échange a donné lieu à un moment mémorable : CZ a tendu un lingot d'or à Schiff en lui demandant s'il pouvait vérifier son authenticité. "Il est marqué Kirghizistan, 1000 grammes, or fin 999.9, avec un numéro de série. Mais est-ce vraiment de l'or ?" Puis CZ a ajouté : "Si je vous envoie du Bitcoin maintenant, on peut vérifier instantanément et de manière transparente sur la blockchain que vous l'avez reçu."
Schiff a maintenu sa position : Bitcoin n'a pas de valeur intrinsèque, son prix repose uniquement sur la spéculation. CZ a répliqué en comparant la valeur de Bitcoin à celle de Google ou X — des choses virtuelles qui ont de la valeur sans propriétés physiques.
L'ironie de l'histoire ? Quelques jours plus tard, Trump accordait une grâce présidentielle complète à CZ, affirmant qu'il "n'était pas coupable" et avait été "persécuté par l'administration Biden". Le monde de la crypto et celui de la politique américaine n'ont jamais été aussi entremêlés — et Schiff se retrouve à critiquer les deux simultanément.
Et Bitcoin dans tout ça ?
C'est là que ça se corse. Car si la thèse de Schiff sur le dollar et l'or tient debout, sa croisade anti-Bitcoin relève parfois de l'obsession pathologique.
Depuis 2013, il prédit la mort de Bitcoin. Pas une fois. Pas dix fois. Au moins vingt fois selon les compteurs spécialisés. Quand BTC cotait 375 dollars, il criait à la bulle. Quand il a atteint 20 000 dollars, c'était "la fin imminente". À 60 000 dollars, "le crash final approche". Et quand Bitcoin a franchi les 100 000 dollars en décembre 2024 ? Schiff a simplement haussé les épaules et attribué ça à la corruption politique.
Son argument principal : Bitcoin n'a pas de valeur intrinsèque. On ne peut rien faire avec, à part le revendre à quelqu'un d'autre. C'est un "Ponzi décentralisé", une "tulipomanie numérique", un "memecoin glorifié".
L'ironie suprême ? Son propre fils Spencer a converti 100% de son portefeuille en Bitcoin en 2021. Peter s'est publiquement demandé s'il devait le déshériter. Spencer lui a répondu que ses arguments anti-Bitcoin "n'ont même pas de sens". Thanksgiving doit être tendu chez les Schiff.
Pourquoi nous pensons qu'il a (partiellement) raison
Voilà où notre analyse diverge peut-être de la majorité. Nous sommes investis à 90% dans les mines d'argent. Nous croyons au bull market des métaux précieux. Et pourtant, nous ne sommes pas d'accord avec Schiff sur Bitcoin.
Mais sur l'or et l'argent ? Sur le dollar ? Sur la trajectoire insoutenable de la dette américaine ? Là, nous pensons qu'il vise juste.
Regardons les faits. L'or a gagné 46% entre octobre 2024 et octobre 2025. L'argent a plus que doublé sur la même période. Les banques centrales — ces institutions supposément rationnelles et informées — accumulent du métal jaune comme si leur vie en dépendait. Plus de 1 200 tonnes en 2025, troisième année consécutive au-dessus des 1 000 tonnes.
Pendant ce temps, le ratio or/argent reste historiquement élevé, suggérant que l'argent a encore un potentiel de rattrapage considérable. C'est exactement la thèse que nous défendons sur ce blog depuis des mois.
Schiff recommande une allocation de 10 à 20% en métaux précieux, répartie en deux tiers d'or et un tiers d'argent. C'est conservateur par rapport à notre propre exposition, mais la logique est la même : quand le système monétaire mondial repose sur des fondations aussi fragiles, il vaut mieux avoir une assurance qui a fait ses preuves pendant 5 000 ans.
Le problème du "permabear"
Le talon d'Achille de Schiff, c'est son timing. Il prédit l'effondrement du dollar depuis 2007. L'hyperinflation depuis 2009. Le crash final de Bitcoin depuis 2013. À force de crier au loup tous les jours, même quand le loup finit par arriver, plus personne ne vous écoute.
Paul Krugman — pas exactement un ami de Schiff — s'est moqué de lui pendant des années : "On me dit sans cesse que Peter Schiff a eu raison sur tout ; alors, comment ça se passe, cette hyperinflation ?" C'est cruel, mais pas totalement injuste.
Le problème, c'est que Schiff confond "avoir raison sur la direction" et "avoir raison sur le timing". L'or à 5 000 dollars qu'il annonçait en 2012 ? On y arrive... avec 13 ans de retard. L'effondrement du dollar ? Il se produit, mais au ralenti, pas dans le crash spectaculaire qu'il promet.
Dans le monde de l'investissement, avoir raison trop tôt équivaut souvent à avoir tort. Ses clients de 2008 peuvent en témoigner — ils ont perdu entre 40% et 70% l'année où il avait "raison" sur la crise, parce que sa stratégie anti-dollar s'est retournée contre eux quand le billet vert s'est renforcé en période de panique.
Ce que le Paradigme Schiff nous enseigne
Au-delà du personnage — avec ses outrances, ses obsessions et ses erreurs de timing — le Paradigme Schiff offre un cadre de pensée précieux pour tout investisseur dans les métaux précieux.
Première leçon : le système actuel est insoutenable. Que l'effondrement arrive dans 2 ans ou dans 20 ans, les mathématiques de la dette américaine ne mentent pas. À un moment donné, quelque chose devra céder.
Deuxième leçon : l'or n'est pas un investissement, c'est une assurance. Schiff ne dit pas d'acheter de l'or pour devenir riche. Il dit de le détenir pour ne pas devenir pauvre quand le château de cartes s'effondrera.
Troisième leçon : les banques centrales savent quelque chose. Quand les institutions les plus puissantes du monde accumulent frénétiquement de l'or, peut-être qu'elles anticipent ce que Schiff prédit depuis des années.
Quatrième leçon : l'argent est l'or du pauvre... et le trade asymétrique par excellence. Schiff recommande un tiers d'argent dans l'allocation métaux précieux. Avec un ratio or/argent encore élevé et une demande industrielle explosive (solaire, électronique, véhicules électriques), l'argent pourrait surperformer l'or dans le prochain bull market — exactement ce qu'on observe en 2025.
Et maintenant ?
Peter Schiff a 62 ans. Il prédit l'apocalypse depuis près de 20 ans. Son fils l'a renié financièrement. La moitié d'Internet le considère comme une blague. Et pourtant, l'or vient de battre tous ses records historiques.
En mai 2025, il a fait une apparition surprise à la conférence Bitcoin 2025 à Las Vegas, face à 30 000 fidèles de la crypto. Son discours ? "Chaque fois que je dis aux gens de ne pas acheter Bitcoin, ils en achètent davantage. Je suis probablement responsable de plus de personnes possédant du Bitcoin que quiconque ici."
C'était de l'autodérision, mais aussi une forme d'aveu : Schiff sait qu'il a perdu la bataille culturelle contre Bitcoin. Ce qu'il ne sait pas — ce que personne ne sait — c'est s'il gagnera la guerre économique contre le dollar.
Nous faisons le pari qu'il aura raison sur l'essentiel. Que les métaux précieux continueront leur ascension. Que l'argent, en particulier, offrira des rendements spectaculaires pour ceux qui ont le courage de tenir leurs positions.
Est-ce que ça veut dire qu'il faut vendre tous ses Bitcoins et acheter des lingots ? Non. Le monde n'est pas binaire, même si Schiff aimerait qu'il le soit.
Mais ça veut dire qu'ignorer complètement sa thèse — comme le font la plupart des investisseurs aujourd'hui — est probablement une erreur. Même une horloge cassée donne l'heure juste deux fois par jour. Et cette horloge-là pointe vers l'or depuis suffisamment longtemps pour qu'on lui accorde le bénéfice du doute.

Cet article ne constitue pas un conseil en investissement. L'auteur détient des positions dans des sociétés minières d'argent mentionnées sur ce blog.
Pour aller plus loin : La chaîne YouTube officielle de Peter Schiff (600K+ abonnés) où il publie quotidiennement ses analyses économiques et ses commentaires sur l'or, l'argent et... Bitcoin : youtube.com/@peterschiff